Conflit de rôles: le travail dans les romans

Lorsque l’on parle de littérature et de travail (ie de romans dans lesquels l’entreprise joue un rôle important), il est habituel de regretter le manque de romans sur le travail. S’il est clair que la littérature traite moins du travail que de l’amour ou des relations familiales, les productions littéraires de ces dernières années semblent néanmoins avoir fait le part belle au monde de l’entreprise. Stupeur et tremblements, d’Amélie Nothomb, Les heures souterraines, de Delphine de Vigan, Marge brute de Laurent Quintreau, pour ne citer que ceux-là. Il existe d’ailleurs depuis 2009, un prix du roman d’entreprise, dont l’objectif est de récompenser un auteur pour la lucidité de son regard sur l’entreprise (et pour les qualités littéraires de son œuvre). Il est donc question en quelque sorte de récompenser l’authenticité du regard porté sur le monde du travail (en tout cas celui de l’entreprise). Ce qui nous ramène à la littérature ouvrière et à son regard quasi ethnographique sur la réalité de l’aliénation à l’œuvre dans le travail. On pense ici à L’établi de Robert Linhart, à Putain d’usine de J.P. Levaray qui ne sont pas des romans mais qui symbolisent la littérature ouvriériste dans sa volonté de dénonciation et de témoignage. Aujourd’hui, le monde ouvrier ne fait plus recette – sauf peut-être dans le cinéma des frères Dardenne – et on ne s’y réfère que pour louer les collectifs de travail qui y étaient à l’œuvre par opposition à l’individualisation croissante des relations d’emploi et de travail.

« Conflit de rôles », le titre de ce billet, pourrait ainsi s’appliquer aux romanciers qui s’aventurent sur le terrain du travail: conflit entre le rôle de romancier et celui d’observateur voulant dénoncer les dangers du travail ou l’univers de l’entreprise. Il inaugure une série de billets sur les romans de l’entreprise et du travail.

Retour aux mots sauvages, T. Beinstingel

Le conflit de rôles en santé sécurité au travail c’est l’impossibilité de répondre simultanément à des injonctions contradictoires, c’est aussi le fait de devoir agir contre son éthique professionnelle ou contre la morale.

Thierry Beinstingel

Dans son roman, Retour aux mots sauvages (Fayard, 2010), Thierry Beinstingel décrit l’expression la plus extrême du conflit de rôles à travers le personnage d’Éric, électricien devenu téléopérateur pour échapper au chômage. D’Éric nous ne connaissons que son âge, la cinquantaine, sa situation familiale, marié avec deux enfants qui ont quitté la maison et son métier. Enfin, son métier d’avant, électricien, et son métier de maintenant, téléopérateur pour un opérateur de télécommunications.

L’effacement

Éric n’est pas son vrai prénom mais celui de son personnage de téléopérateur et nous ne connaîtrons jamais sa véritable identité. C’est tout l’intérêt de ce roman: le personnage principal est réellement insaisissable en dehors de son activité et de la manière dont il va résister à l’effacement. Ce qui n’est pas sans rappeler le roman de Percival Everett, Effacement*, qui raconte le parcours d’un auteur afro-américain obligé d’écrire un roman « black authentique » pour exister dans le monde littéraire et de s’effacer au sens propre du terme derrière cette œuvre fictive.

De même que le personnage de P. Everett, Éric doit devenir un autre pour continuer d’exister: un autre métier, une autre personne incarnée dans ce prénom qui n’est rien pour lui.

Image courtesy of David Castillo Dominici/FreeDigitalPhotos.net"
Image courtesy of David Castillo Dominici/FreeDigitalPhotos.net »

Le travail à l’épreuve de la parole

Au-delà de cette quasi-disparition, Éric se débat dans les difficultés à quitter un travail manuel, de chantier, d’équipe, pour une activité de paroles et de vente. La comparaison travail manuel/activité de service échappe assez bien à la caricature (travail manuel = entraide, vrai travail…) et le rapport au corps dans le travail et en dehors (Éric court pour sentir son corps) est particulièrement bien rendu.

« Son ancien chef lui avait dit en guise de consolation quand on l’avait affecté ici: Et plus besoin de te salir à passer des câbles dans de la laine de verre des faux plafonds, ou entre les pattes des rats dans des conduites souterraines, veinard! »

Pour autant, pour Éric, travailler c’est réaliser manuellement une tâche qui laisse des traces dans son corps. Quand il était électricien, il avait les mains fortes et marquées par les petites blessures (coupures, échardes…). C’est d’ailleurs la transformation de ses mains – qui deviennent molles, blanches et lisses – qui signe sa transformation. Et c’est par la course à pied qu’il se reconnectera à son corps et à son existence réelle.

Au-delà, ce travail de placement d’abonnements auprès de clients deviendra le symbole d’une activité insensée (au sens propre) dont l’objectif abstrait et sans cesse changeant ne permet pas de « se mettre à la place du client » (leitmotiv d’une collègue d’Éric) et donc de comprendre la finalité de l’activité. Il s’agit ici de vendre pour atteindre des objectifs et non de rendre service à une clientèle à laquelle on s’adresse par ailleurs à travers les filtres de scripts pré-établis.

« Elle explique que l’abonnement est à nouveau suspendu faute de paiement mais pourtant on a payé et le chèque a été tiré. […] Il promet de rappeler le lendemain quand il sera à nouveau à son travail .

Il y a des gens pour qui les promesses sont importantes et il est de ceux-là. Il rappelle donc. »

Pourtant Éric va réussir à sortir du rôle pour avoir des contacts avec ses clients, en l’occurrence un malade tétraplégique et sa sœur. Cette rencontre suffira-t-elle à donner du sens au travail d’Éric? D’un point de vue symbolique, c’est ce qui nous est dit: à la fin du roman, Éric ira courir pour le tétraplégique. La course est vue comme le symbole de l’existence d’un travailleur par ailleurs dépossédé de son identité, parallèlement elle symbolise un lien avec le client paralysé littéralement dépossédé de son corps.

L’irruption du réel: les suicides au travail

Si l’ensemble du roman peut être vu comme une parabole sur la disparition des travailleurs dans un système prônant l’homogénéisation des comportements et des pratiques, l’actualité fait irruption à travers les vagues de suicides connues en France.

L’emballement médiatique, le malaise des collègues qui balancent entre soutient aux victimes et peur de sombrer eux-aussi.

« Il aurait pu argumenter, dire que tout de même, il y a des choses vraies et qu’il est bien placé pour le savoir. L’entreprise est un monde complexe… Mais il trahit ses collègues, il verse dans le camp de ceux qui ne croient pas à toutes ces fadaises. »

Car finalement, le regard porté sur les suicides au travail est celui de ceux qui ont peur de la contagion et qui se protège soit en grognant leur mal-être, soit en refusant de lui donner cours. Surtout dans un contexte où les médias et les « experts » prétendent tout savoir et surtout mieux que les intéressés.

Entre témoignage – l’auteur est chargé de recrutement dans un grand groupe de télécommunication – et littérature, ce roman fait la part belle à la description de l’entreprise et du monde des call centers. Le manque d’épaisseur des personnages sert finalement le propos d’un effacement des salariés dans l’organisation.

*P. Everett, Effacement, Actes Sud, 2004.


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